Mercredi 2 septembre 2009
« Nous seuls percevons notre existence sur Terre comme une trajectoire dotée de
sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes :
un récit. »
Il est des livres qui mettent en mots et aident à structurer le gloubi-boulga des
réflexions que l’on se fait sur la vie. Lorsque l’on s’interroge (entre autres) longuement sur la nature humaine, ce genre de lecture arrive à point nommé et apparaît comme un pont qui nous aide
à passer sur une autre rive afin d’explorer de nouvelles contrées. L’espèce fabulatrice, de Nancy Huston (Actes Sud), pour moi, fait partie de ceux-là. Avec des mots simples, des
observations et des réflexions profondes, elle touche l’un des mécanismes fondamentaux de l’esprit humain. Psychologie, histoire, sociologie, évolution… En un mot, de la philosophie dans tout ce
que ce domaine a de concret et de complet.
Quand j’étais petite, je croyais souvent que j’étais le personnage principal d’un film
tourné vingt quatre heures sur vingt quatre, que des êtres humains regardaient dans une salle de cinéma, mais des êtres humains ayant un autre rapport au temps, une vie beaucoup plus longue que
la mienne, et pour lesquels le temps de ma vie représentait relativement le temps d’un film pour moi. Mais quand même je me rendais compte que ma réflexion ne tenait pas. Que pouvait-il y avoir
pour « eux » d’intéressant ? A l’époque je ne savais même pas ce qu'était le voyeurisme… J’ai compris plus tard que le temps des films n’était pas linéaire. Qu’un film était
construit, monté, dans le but de suggérer une histoire.
La thèse de Nancy Huston, c’est que nous construisons de notre vie une histoire, en
privilégiant certaines scènes, certaines images, certaines idées, en les interprétant, en bref, en leur donnant du sens. Nous faisons cela à l’échelle individuelle mais aussi à l’échelle
collective. Il s’agit d’un fonctionnement humain fondamental, pour Nancy Huston c’est même ce qui a permis à notre espèce sans grande défense de perdurer et d’évoluer. Prenant conscience de cela,
on se rend compte de la force et de la richesse de cette faculté de notre cerveau, autant que de ses dérives et de ses dangers.
Cela me rappelle une question que j’avais posé un jour en terminale, en cours de philo,
alors que nous traitions des faits historiques : où s’arrête ce que l’on appelle l’histoire ? Est-ce que décrire chaque acte de chaque être humain vivant à une époque donnée, c’est
parler de faits historiques ? Et si tel n’est pas le cas, qui décide quels sont les faits historiques ? (Aller, vous avez quatre heures, intro-développement-conclusion, et oui oui j’me
la pète !) Sans le savoir j’avais effleuré le problème de la fiction collective : en occultant sciemment certains faits, en appuyant sur d’autres et en l’enseignant à l’école, on forge
une conscience collective et populaire, rassembleuse, patriotique voire raciste, une histoire commune. Et lors de ce cours, je m’étais également posé la question de la validité d’un enseignement
basé sur des recherches inachevées (les historiens travaillent toujours sur toutes les périodes de l’histoire, mais celles-ci sont quand même enseignées à l’école…)
Cette histoire commune ne raconte pas les faits dans leur intégralité objective, elle est
une construction fictive de la mémoire que « nous » en avons, ainsi ces faits prennent sens… Tout comme nous le faisons quand nous racontons notre vie ou quand nous écrivons
« une » histoire… Finalement, l’importance est moins dans les faits eux-mêmes que dans ce que nous en disons.
Je me suis longtemps dit que lorsque deux personnes racontent un même fait selon leurs
points de vue respectifs, la vérité est quelque part entre les deux… Mais peut-être que cet entre-deux n’existe pas. La vérité d’un même fait serait plutôt l’entrelacement de toutes ces versions
que l’on en tire, car pour l’espèce humaine c’est le sens, le pourquoi qui est fondamental… Seul l’humain cherche des vérités, c’est peut-être qu’elles sont à chercher dans l’esprit humain… Car
sans cela, pas d’explication sur le monde, et donc, pas de monde…
C’est peut-être la raison pour laquelle il nous est si difficile de nous représenter le
temps à l’échelle de l’univers. Avant l’apparition de l’humanité, pas de cerveau apte à se représenter le temps qui passe (du moins aucun qui l’ait transmis et dont nous soyons conscients de la
transmission…) L’univers se tenait dans l’instant. Le temps est une construction humaine, directement liée au fait que notre propre vie est limitée et que nous en avons conscience. Puisque nous
avons conscience de notre mort, comment avoir envie de vivre si la vie n’a aucun sens ?
« La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle
est inscrite dans les circonvolutions même de notre cerveau. Plus faible que les autres grands primates, sur des millions d’années d’évolution, l’Homo sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y
avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de sens. »
Nancy Huston ne juge pas cette caractéristique humaine. Elle ne dit pas que nous ne sommes
que tissus de mensonges et qu’il faudrait arrêter de se la raconter… Elle met le doigt sur une réalité de la nature humaine et propose de prendre conscience de ces fictions et de leur impact, de
leur influence dans nos visions du monde, qu’elles soient individuelles ou collectives, et des actes qui en découlent…
Le livre s’achève sur ces quelques mots : « Notre condition, c’est la
fiction. Ce n’est pas une raison de cracher dessus. A nous de la rendre intéressante. »
Vous en pensez ça :