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Dimanche 25 mai 2008 7 25 /05 /Mai /2008 19:34

Je voudrais relayer l'appel citoyen contre Leclerc et les autres, lancé par Marianne de cette semaine. Cet appel intervient alors qu'est publié le projet de loi pour la modernisation de l'économie. Des mesures qui, selon Marianne, s'apparentent à une vraie régression sociale, et à laquelle il faut faire face. Je ne peux pas ici reprendre tous les arguments de Marianne, l'hebdo est d'ailleurs actuellement en kiosque. En gros ces mesures favoriseraient plus que jamais les grandes enseignes et les grandes centrales d'achat, sans favoriser le moins du monde l'emploi ou le pouvoir d'achat. Juste cet extrait de l'article de Laurent Neumann : « Au fond, et c'est sans doute pour cela qu'ils s'entendent comme larrons en foire, Michel-Edouard Leclerc et Nicolas Sarkozy partagent le même art consommé du populisme : la propension à faire croire aux Français qu'existent des solutions simplissimes aux problèmes les plus complexes. En l'occurrence, contre la vie chère, cessons de réglementer le commerce ! Autorisons les hypers à fixer eux-mêmes les prix ! Permettons leur d'ouvrir autant de magasins qu'ils le veulent pour favoriser la concurrence - ce qui, au passage, constitue l'aveu même qu'il n'y en a pas » !

Je reprends ici quelques extraits de la présentation du projet de loi, dont le texte intégral se cache derrière ce lien http://www.assemblee-nationale.fr/13/projets/pl0842.asp . Ce texte s'appelle « Projet de loi de modernisation de l'économie - LME », et au passage, s'il lit cet article, Martin appréciera certainement le sens de « modernisation » dans ce cas précis... Une modernisation, un progrès, peut-être, mais pour qui ? Au service de quelle économie ? Voici quelques extraits, disais-je, qui m'ont fait réagir.

Le présent projet de loi a pour ambition de stimuler la croissance et les énergies, en levant les blocages structurels et réglementaires que connaît l'économie de notre pays. Pour ce faire, il faut à la France à la fois plus d'entreprises et plus de concurrence. (C'est vrai, tout le monde connaît les bienfaits de l'économie libérale sur les êtres humains et sur l'environnement, alors autant s'engager plus avant dans cette voie). Ce projet de loi est donc constitué de quatre grands volets :

  • - premier volet: encourager les entrepreneurs tout au long de leur parcours.
  • - deuxième volet: relancer la concurrence.
  • - troisième volet: renforcer l'attractivité du territoire.
  • - quatrième volet: améliorer le financement de l'économie.

Je laisserai de côté le premier et le troisième volet pour l'instant. Dans les orientations du deuxième, on trouve ces termes : Cela suppose de laisser entrer de nouveaux acteurs (par exemple en simplifiant l'installation des grandes surfaces) ; de permettre aux prix de jouer plus librement (en introduisant davantage de négociation entre producteurs et fournisseurs, et en assouplissant le régime des soldes) ; et de mettre au point une régulation plus cohérente (en créant une Autorité de concurrence) ;

En quoi s'agit-il là d'une modernisation ? Cela profitera à qui ? A quoi ? Davantage de stocks, de consommation, d'exploitation des sols et d'implantation de grandes surfaces aux alentours des villes, davantage de pollution visuelle, de déplacements par la route (voitures et camions). Et, en petit ajout, comme ça, et c'est tellement contradictoire que ç'en est ridicule : mettre au point une régulation plus cohérente (en créant une Autorité de concurrence). Face à ce déchaînement libéral, je crois bien que cette autorité est vouée à faire tapisserie. C'est d'ailleurs ce que laisse craindre cet extrait de la présentation de l'article 23 : L'autorité de concurrence se verra ainsi confier le soin d'examiner toutes les demandes d'autorisation en matière de concentrations, d'en effectuer le bilan concurrentiel et de les autoriser, sous réserve d'engagements éventuels pris devant elle par les entreprises concernées. Le ministre chargé de l'économie, aura toutefois la faculté de s'écarter de la position prise par l'autorité en invoquant de manière motivée et transparente des raisons d'intérêt général qui l'y conduisent. En gros, et dans un cadre très vague, autant dire, une absence de cadre, c'est le ministre qui décide. Le ministre qui peut (je dis bien qui peut, ils ne sont peut-être pas tous amis avec Bouygues, Dassault ou M-E Leclerc) subir certaines influences opaques... L'Autorité de concurrence n'est pas indépendante. Et hop ! La boucle est bouclée !

 D'autre part, je lis ceci :

Pour accompagner la mise en œuvre de la réforme de l'urbanisme commercial, il est proposé de renforcer l'action du fonds d'intervention pour la sauvegarde de l'artisanat et du commerce (FISAC), en orientant de manière prioritaire ses interventions (article 26). Afin de mieux répondre aux attentes exprimées par les élus, les opérations en milieu rural, dans les halles et marchés, ainsi que dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville feront l'objet de mesures de soutien approfondi.

Le FISAC a été créé par l'article 4 de la loi n° 89-1008 du 31 décembre 1989, pour répondre aux menaces pesant sur l'existence de l'offre commerciale et artisanale de proximité dans des zones rurales ou urbaines fragilisées par les évolutions économiques et sociales. Le FISAC vise en priorité à préserver ou à développer un tissu d'entreprises de proximité, principalement de très petites entreprises en raison du plafond de chiffre d'affaires retenu (actuellement 800 000 € hors taxes).

Mais aussi cela :

Plus de trente années d'évolution dans le secteur de la grande distribution démontrent que les réglementations successives n'ont pas toujours conduit à un équilibre satisfaisant dans le domaine concurrentiel, ce qui a limité les gains de pouvoir d'achat des consommateurs, et qu'elles n'ont pas complètement réussi à préserver la diversité existante entre les différentes formes de commerce.

C'est pourquoi le présent projet de loi entend répondre aux objectifs de concurrence effective, d'aménagement du territoire, de développement durable, de plus de simplification et de rapidité dans les procédures, ainsi que de compatibilité avec la règle communautaire. [...] [le projet prévoit] l'instauration d'une procédure simplifiée et allégée qui se traduira par le relèvement de 300 à 1 000 m² du seuil de déclenchement de la procédure.

N'est-il pas contradictoire de prétendre soutenir les petits commerces ruraux et intra-urbains tout en donnant plus de liberté aux grandes surfaces et hypermarchés à la périphérie des villes ? Alors, petite erreur de logique (c'est vrai, quoi, chaque homme a le droit d'être un peu faillible, même ceux qui écrivent des textes de loi), ou pure démagogie ?

Et pour finir sur ce deuxième volet (aux alentours de l'article 27) :

Le projet prévoit à titre principal :

- la mise en place en place de critères rénovés pour fonder les autorisations sur les effets des projets en matière d'aménagement du territoire et de développement durable ;

- l'instauration d'une procédure simplifiée et allégée qui se traduira par le relèvement de 300 à 1 000 m² du seuil de déclenchement de la procédure et qui ne concernera plus le secteur de l'hôtellerie, les stations de distribution de carburant ni les concessions automobiles. La durée des délais d'examen sera divisée par deux ; les voies de recours sont simplifiées ;

Donc, si je comprends bien, mais j'avoue que la syntaxe de cette phrase en brouille quelque peu le sens, les stations services et les concessions automobiles auront le champ libre... Ce paragraphe n'est-il pas en totale contradiction avec celui qui le précède ? On voit bien là que les intentions du gouvernement ne sont pas, à long terme, de favoriser les transports en commun et des modes de vie plus respectueux de l'environnement. Enfin, si, du moment que chacun peut s'acheter une voiture. Et que vive la croissance !

Un petit coup d'œil au quatrième volet, maintenant. Ses orientations à lui précisent que la modernisation de la place de Paris permettra de mobiliser le secteur financier au service de la croissance.

Ouh... Voyons cela... (Ceci dit je crains de ne pas comprendre grand-chose à la Bourse et ses mystères...). Ah, OK, c'est pour que les entreprises qui fricotent en Bourse s'y retrouvent mieux dans cette magnifique mondialisation libérale... A condition que les citoyens lambda épargnent davantage. Bah voyons, aller, un petit effort de chacun pour nos entreprises cotées en bourse !!!

La présentation des orientations du projet de loi se termine par ces mots :

Telle est, à travers ses différents volets, l'ambition du présent projet de loi, qui vise à faire souffler un vent de liberté et de concurrence sur notre économie, au bénéfice de la croissance et de l'emploi.

Aller, rien que ça ! On ne dirait pas une pub Leclerc ?

Enfin, deux mots attirent mon attention dans ce projet : moderniser, et réformer. Il serait intéressant de voir ce qu'ils véhiculent, du point de vue sémantique, lorsqu'ils sont employés par le gouvernement. Ils ont l'air vides, en tout cas anodins, vu qu'on les entend à toutes les sauces... A ce sujet, voici, pêché dans Marianne daté du 17 mai dans un article consacré à l'asservissement des médias à la cause élyséenne : « D'ailleurs, pourquoi le pouvoir élyséen se plaindrait-il du fait que son discours qui consiste à intituler « réformes » non seulement des réformes réelles, telle la loi d'autonomie des universités, mais également de simples mesures d'économie ou de rigueur (les franchises médicales ou le passage à 41 ans d'annuités donnant droit à la retraite), ou même la simple abolition des réformes d'hier, le fait donc que ce discours, cette véritable arnaque sémantique, soit médiatiquement passé comme une lettre à la poste ? »

Mes choix d'extraits en eux-mêmes sont déjà une interprétation du texte, c'est toujours intéressant de se faire sa propre opinion. Je ne suis pas d'accord avec tout ce que dit Marianne, pour moi cela ne va pas assez loin. Mais si Marianne n'est pas La Décroissance, et s'il s'agit davantage d'un appel contre les effets d'une plus grande libéralisation que d'un manifeste pour la décroissance économique, je crois que de telles initiatives participent à une prise de conscience nécessaire et invitent chacun à la réflexion.

 

 

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Dimanche 25 mai 2008 7 25 /05 /Mai /2008 19:28

Sur le plan strictement économique, quelle catégorie de citoyens français rapporte le plus d'argent et engraisse indéfiniment les plus riches ? Les amis des industriels qui font partie du gouvernement n'ont-ils pas intérêt à maintenir existante, en l'état, cette catégorie de la population ? Le discours politique actuel ne cesse de culpabiliser les plus démunis, (ou les moins aisés) financièrement, par un discours très simpliste mais révélateur de la propagation calculée d'une certaine idée de la responsabilité individuelle, pour mieux, au final, asseoir le pouvoir des dirigeants qui profitent tranquillement de tous les avantages en nature qui sont associés à leurs fonctions.
Travailler plus pour gagner plus, accepter une offre d'emploi « acceptable » sous peine de se voir couper les vivres, franchises médicales (ben ouais, y a qu'à pas être malade, non mais, sans blague, un peu de tenue !), pour citer quelques exemples. En gros, si t'es pauvre, c'est de ta faute. On t'avait prévenu. Et puis il y a plein d'aides pour les pauvres (RMI, allocations en tous genre, aides au logement, non-imposition sur le revenu, etc.) Alors, l'Etat, il fait ce qu'il peut, mais faut y mettre un peu du tient, bon sang... Donc l'Etat aide un peu ceux qui ont peu d'argent à se maintenir vivants dans leur situation matérielle et précaire. Parce que, ce que le discours officiel ne dit pas, c'est qu'une certaine partie (une minorité puissante) de la population a besoin des pas riches et des pauvres. Déjà parce que dans certains domaines, ce sont eux qui rapportent le plus. Une véritable manne financière. Qui achète à crédit sur du long terme ? Les intérêts des crédits sont de l'argent perdu pour les acheteurs, mais gagné pour les banques et autres organismes. Dans le même ordre d'idée, qui est souvent à découvert ? Qui paye des agios ? A l'inverse, un « riche » qui place de l'argent, s'il prête cet argent, en retire des intérêts pour lui, là c'est la banque qui casque. Un autre exemple, ce sont les tarifs de la SNCF (il y a un article fort intéressant à ce sujet d'ailleurs dans le Canard de cette semaine). Les tarifs soi-disant avantageux. Sauf qu'il faut prévoir son voyage deux mois à l'avance, et payer une assurance remboursement des fois que tu changes d'avis d'ici-là. Et pour un voyage imprévu (bah quoi, quand on n'a pas de thunes, faut assumer, faut prévoir) tu payes vraiment cher. Donc, seuls les gens disposant de moyens confortables ou les hommes d'affaires peuvent se permettre des décisions de dernière minute et bouger où bon leur semble. Quand t'as pas de thune, tu ne te permets pas d'imprévu... C'est vrai, ça, si la majorité des gens se permettait des imprévus (sans compter que les tarifs avantageux ne sont pas les week-end ni les vacances scolaires, le moment où la plupart des gens souhaitent bouger un peu, toute la poésie des tarifs heures de pointe)... ! Il y a peu de temps j'ai dû prendre le train, un Paris-Poitiers, l'aller-retour m'a coûté 90 € (heureusement que j'aime les pâtes...), j'avais pris mon billet une semaine avant... C'est vrai, quoi, j'avais qu'à prévoir aussi, d'ailleurs je compte aller chez une voyante pour qu'elle me dise au moins deux mois à l'avance quand je dois prévoir mes déplacements imprévus... Bon, et pour en revenir à mon voyage en train, il n'y avait quasiment personne à l'aller dans la voiture où j'étais... Cherchez la logique.
Pourquoi est-ce que le projet de loi sur la modernisation de l'économie (en particulier le titre II intitulé « MOBILISER LA CONCURRENCE COMME NOUVEAU LEVIER DE CROISSANCE » -Aaaaarrrgh !!!) a pour philosophie (nan, là je provoque) une supposée baisse des prix pour le consommateur, à qui on veut faire croire que cela va augmenter son pouvoir d'achat  (Brrr, cette expression me glace définitivement le sang)? J'y vois là une belle manœuvre amorcée depuis la campagne présidentielle. Baisser les prix est une intention affichée. Mais, comme je l'ai lu dans Marianne samedi : « Le pouvoir d'achat dépend bien davantage des salaires, des loyers ou du coût des transports que des prix des produits alimentaires (entre 14 et 20% du budget des ménages, selon leurs revenus). » Donc, en suivant cette logique, baisse des prix n'équivaut pas à augmentation du pouvoir d'achat. Le discours politique ne se tient pas, même dans l'intention. De plus, le pari de libérer la concurrence pour des prix plus bas est un peu simpliste, vu que quelques centrales d'achat ont déjà le monopole en France. Cela va permettre d'étayer un peu mieux ce monopole. Ceci dit, ce discours sur la baisse des prix est, j'en conviens, séducteur pour ceux qui ont le moins de pouvoir d'achat... La majorité, quoi ! Une propagande est d'ailleurs diffusée depuis longtemps : les prix augmentent, les Français n'ont pas suffisamment de pouvoir d'achat, d'ailleurs Sarkozy en a fait un de ses thèmes de campagne électorale. Cette insistance sur ce manque est d'ailleurs largement relayée par les médias (parce que ne nous en étions-nous pas rendus compte tous seuls, nous qui faisons nos courses nous-mêmes ?). Donc, pour faire passer en douceur auprès des Français ce gros cadeaux aux hypermarchés, on nous agite une fois de plus la promesse du pouvoir d'achat...
Autre chose. Il a été décidé que les enfants n'iraient plus à l'école que quatre jours par semaine. Le débat sur le mercredi matin ou le samedi matin a eu comme solution : aucun des deux ! J'ai posé quelques questions autour de moi, et bien l'école le samedi matin, cela satisfaisait beaucoup de monde, sur le plan éducatif et pédagogique, enseignants, élèves ou parents. Donc, plus d'école le samedi matin (juste, au passage, alors pourquoi un service minimum les jours de grève ?  Y a de ces incohérences, j'vous jure... !), parce que le samedi matin on peut soit partir en week-end, maintenant, en famille (autoroutes, voitures, essence, train... c'est pour qui les sous des braves gens ?) soit aller faire ses courses à Carrefour, Leclerc, Auchan et consorts, avec tous les bambins qui vont réclamer plein de trucs et pousser à la consommation leurs parents excédés... Y sont pas mieux là qu'à l'école, tout de même ?
Et pis ouvrir les écoles un jour de moins, c'est pas rien, ça coûtera moins cher à l'Etat. Na.
Et à qui ça profite tout ça ? Car qui consomme pour enrichir qui, au final ? Et qui est allié à qui, en réalité ? Qui est « ami » avec qui ? Qui veut du bien à qui ?
Un quidam-sans-beaucoup-de-sous tout seul ne rapporte pas beaucoup d'argent, mais beaucoup de quidams comme lui, et autant qu'ils soient le plus nombreux possible, ça rapporte gros. Et en plus, affairés qu'ils sont à survivre, ils n'ont ni le temps ni les moyens d'analyser leur situation et celle de leurs semblables, ils sont donc muselés politiquement. L'économie de marché a besoin de maintenir une majorité d'êtres humains à ce stade, et surtout, ne pas leur donner envie d'acheter des objets qui pourraient les pousser à un peu de réflexion (genre des livres chez des libraires sérieux). Et tant que les PDG des grosses boîtes cotées en bourses seront amis avec les politiques, y aura pas de souci à se faire pour eux, la mécanique est bien huilée (tiens, d'ailleurs, juste une petite question au passage, ils font quoi en ce moment rue de Solférino ?).
Pouvoir et liberté pour les rois du pétrole, merde en boite pour les autres. Mais... Je ne désespère pas, on a tous des neurones ! A ce propos, d'ailleurs, quelques questions me taraudent : l’homo sapiens utilisera-t-il un jour ce qu’il appelle son intelligence à bon escient ? Ou bien l’aventure humaine est-elle vouée à l’échec ? Quand allons-nous enfin vomir, ipso facto, sur le dogme de la croissance économique ???

 

 

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Vendredi 16 mai 2008 5 16 /05 /Mai /2008 08:58

Hier après-midi je suis allée me mêler au cortège parisien. C'était la première fois que je participais à une manifestation de cette importance. Pourquoi pas avant ? Ah... j'entends à l'instant même que Sar... Ah non, je ne peux pas écrire son nom, à celui-là... Va faire passer un texte (en force, j'parie) au sujet du service minimum dans les écoles avant l'été, et que les grévistes devront se déclarer 48 heures à l'avance. Elle est pas belle notre dictature ? Et à propos des brassards, je croyais qu'un enseignant n'affichait pas ses convictions politiques en classe... Enfin, je dis ça, comme si la déontologie c'était important... !
Bon, je reviens à mes moutons. Pourquoi pas avant ? Pour plusieurs raisons je crois. La première c'est que je ne me suis jamais complètement retrouvée dans les revendications syndicales, il y a toujours quelque chose par quoi je ne me sens pas concernée, et du coup, je n'ai pas envie de militer pour. Ensuite, parce que, personnellement, je n'ai pas à me plaindre de mes conditions de travail : je suis en poste en IME, je suis très libre de mes mouvements, et surtout, je travaille en équipe pluridisciplinaire, le taux d'encadrement est plus que satisfaisant. Une vraie nantie de la profession. Et puis aussi certainement parce que j'ai beaucoup de questions d'existence à élucider, et aussi beaucoup à faire sur le plan de l'impact individuel. Et un certain immobilisme. Et une culture familiale particulière, je ne développerai pas ici ce point. Bref. Depuis quelques temps cependant ma vision des choses évolue. J'ai toujours trouvé le « système » pas terrible, et même assez révoltant. Mais je me disais aussi que toute lutte était inutile (la surdité et le mépris du gouvernement actuel ne me font pas changer d'avis sur ce point). Et surtout, à quoi ça sert de faire grève sinon à passer pour une fumiste jamais contente et à laisser une partie de mon salaire dans les caisses de l'Etat ? Et puis certainement d'autres mauvaises raisons très personnelles... Non, je suis un peu dure avec moi-même, là, c'était surtout une volonté de mettre du sens, de manière absolue, à chacun de mes actes, qui me laissait dans un certain immobilisme concernant l'action sociale.
Cette fois j'ai décidé de faire grève et d'aller manifester, parce que c'est vrai, cette école que met progressivement en place le gouvernement à coup de « réformes » est totalement contre-nature et réactionnaire, cela j'en suis persuadée. Dans un monde où le pognon est roi, je ne peux pas rester éternellement inactive. Manifester c'est se manifester, dans l'anonymat, mais le nombre, et surtout, les échanges, les discussions qui émergent à ces moments-là, au sein du cortège, et les réflexions que cela suscite chez chacun résonneront encore après la manif'. Il ne s'agit pas d'un simple « défilé », d'autres choses se passent, j'en ai maintenant conscience. Les politiques et les médias diffusent certaines idées simplistes sur les motivations des manifestants. Mais un manifestant est un citoyen qui a des choses à dire et à transmettre. J'ai eu le sentiment qu'on ne s'adressait pas aux politiques (c'est peine perdue), mais aux citoyens. Le système n'existe que parce que des citoyens en forment le matériau principal. Mais contrairement à ce qu'on voudrait bien nous faire croire, il s'agit d'un matériau composé d'individus conscients, pensants, et communicants... Chacun de nous a le pouvoir d'agir, individuellement, et de changer les choses. Les gens qui nous gouvernent en ont bien conscience et c'est pour cela que le mot d'ordre est « diviser pour mieux régner ». Il nous faut juste trouver un sens « commun » et nous y engager ensemble. Car beaucoup de gens pensent qu'un autre monde est possible, et veulent véritablement autre chose. Ce que je crois ? C'est que notre premier pouvoir dans ce monde économique est que nous sommes des consommateurs. Et à ce titre nous avons le pouvoir. Alors, moi, personnellement, je suis pour plus de sobriété et de réflexion sur ce qui nous est vraiment, à l'échelle d'une vie, et à chacun, indispensable. Si chacun, individuellement, personnellement, prend le temps d'y réfléchir et d'agir en ce sens, le marché devient bancal. Et c'est à partir de là qu'un autre monde est possible. Manifestons-nous, pas seulement dans les manifs, mais aussi dans nos choix quotidiens. Qu'au moins ceux qui veulent que les choses changent, ceux qui veulent un monde plus juste s'y risquent. Et je crois que nous sommes nombreux
.

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Vendredi 9 mai 2008 5 09 /05 /Mai /2008 09:01

Qu'est-ce qu'être fidèle à soi-même ? Est-ce important ? Et surtout, à quoi ça sert ? Est-ce que je cherche à rester fidèle à moi-même par souci de cohérence dans ce que je donne aux autres, ou est-ce avant tout une posture vitale et intime qui me permet de lier mon existence et ses aléas à l'être indivisible et permanent que je crois sentir à l'intérieur ?
A la fin du film L'auberge espagnole, de Klapisch, Xavier, le personnage joué par Romain Duris, est assis devant son ordinateur, torse nu, prêt à réaliser son rêve : devenir écrivain. L'un des murs de sa chambre est recouvert de photographies de lui, prises à différentes époques de sa vie. Il se lève et se demande qui il est. Plusieurs plans sont faits sur différentes photographies, tandis qu'il se dit quelque chose comme : "Moi, c'est lui, c'est lui aussi, et lui également..." Puis il y a un plan plus long sur une photographie de lui alors qu'il avait une dizaine d'années. A ce moment-là, on entend sa voix : « Et moi, c'est surtout lui, et lui, je ne veux pas le décevoir ». En fait je trouve que c'est le moment le plus touchant du film, lorsque je le raconte j'en ai la gorge serrée. Parce que pour moi c'est la même. Je me souviens de la gamine que j'étais, comme si c'était hier. Je me souviens de mes rêves et de mes « quand je serai grande... ». A l'époque je m'exprimais l'avenir de manière naïve et absolue. Je n'avais pas encore conscience de la complexité de la réalité, et de la profondeur qui peut la soutenir pour peu qu'on se donne la peine d'y mettre du sens. Mais je suis toujours dans cette même quête d'absolu, pendant que petit à petit, d'une manière particulière, je réalise certains de mes rêves. La fidélité envers moi-même, n'est-ce pas pouvoir regarder cette enfant en face en lui disant que je ne cesse de tenter de répondre à ses attentes ? N'est-ce pas suivre ce fil continu de ma naissance (ou plutôt, de mon enfance, car de ma naissance et des mois qui ont suivi, point de souvenirs conscients...), jusqu'à ma mort ? J'en reviens à cette idée que je suis une funambule de la vie... Et peut-être que je sais un peu mieux sur quel fil j'avance.

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 10:42

[...] La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l'objet de l'identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l'émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de style de vie et de style de compréhension de la société, libres de s'exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d'un processus indiscuté. Là, c'est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette; ici, c'est la vedette de la consommation qui se fait plebisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu. Mais, de même que ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales, elles ne sont pas variées.

                     ____________          


Sans doute, le pseudo-besoin imposé dans la consommation moderne ne peut être opposé à aucun besoin ou désir authentique qui ne soit lui-même façonné par la société et son histoire. Mais la marchandise abondante est là comme la rupture absolue d'un développement organique des besoins sociaux. Son accumulation mécanique libère un artificiel illimité, devant lequel le désir vivant reste désarmé. La puissance cumulative d'un artificiel indépendant entraîne partout
la falsification de la vie sociale.



Guy Debord, La Société du Spectacle, 60 et 68

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 10:23

Elle a 78 ans. Elle ne s’est jamais trop posé de questions, je l’ai toujours connue comme ça, je ne crois pas qu’elle puisse changer. Alors je vais la voir, je l’observe, et comme c’est un peu loin de chez moi, je n’y vais que deux ou trois fois par an. Ce personnage, car ç’en est un, m’a toujours interpellée. Quelques exemples… Nous regardions par la fenêtre et elle me faisait remarquer que depuis quelques jours elle voyait une hirondelle, une seule. Je lui dis que chez moi, elles étaient là depuis deux semaines. Ce à quoi elle me répondit très justement que peut-être elles étaient là depuis plus longtemps mais qu’elle ne les avait pas vues. Je m’éloignai en souriant de cette judicieuse remarque, et je l’entendis qui marmonnait en fermant la fenêtre : « Toutes ces hirondelles qui vont encore chier partout… ! »
Un autre moment, nous étions en train d’installer des filets dans son immense jardin potager, lorsqu’elle me dit : « Les voisins m’ont proposé de m’aider, mais moi je ne veux pas les emmerder, je ne veux emmerder personne. »
Plus tard j’ai voulu porter quelque chose à sa place, elle s’est détournée en me jetant sur le ton du reproche : « Je me débrouille toute seule… ! »
Et ce genre d’anecdotes, j’en ai plein mon panier, d’aussi loin que remontent mes souvenirs… Je me suis souvent dit que si je savais dessiner, j’en ferais une bande dessinée.
Elle a toujours des histoires pas possibles à raconter sur les gens qui sont tous très malhonnêtes, mal élevés, filous, et j’en passe. A croire qu’elle n’est capable d’aucun désir de relation sereine avec autrui. La moindre conversation en sa présence, c’est du Ionesco, version Cantatrice…
Il faudrait que j’arrive à lui poser des questions, à mieux comprendre, comme je le fais avec n’importe qui, mais je crois qu’elle ne veut même pas communiquer : son acuité auditive baisse depuis des années, à chaque fois qu’on lui dit quelque chose elle dit « hein ? », maintenant il faut quasiment hurler pour qu’elle entende quelque chose, et elle ne veut pas mettre d’appareil auditif, elle dit que c’est pour les vieux…
Elle ne veut pas d’aide chez elle parce qu’elle a peur des autres, une paranoïa naturelle peut-être, alimentée par sa fidélité au JT de TF1…
Elle est pour moi l’archétype de l’aigreur, elle porte sur elle cette inaptitude au bonheur qui trouve des malheurs et des souffrances dans la moindre des choses, et du plaisir nulle part. Bien sûr elle peut rire et sourire, et sincèrement, et je dois l’admettre, rarement du malheur des autres. Elle a un sens de l’humour bien à elle, mais auquel je suis sensible puisque je la connais depuis toujours. C’est comme si, en elle, la joie de vivre avait avorté, à un moment de sa vie, je ne sais pas lequel, enfin, si, j’ai quelques idées mais je ne m’autoriserais aucune affirmation.
Et puis il y a autre chose. Elle est ma grand-mère, la mère de ma mère. Je suis au bout de cette lignée de femmes et cela m’a toujours fascinée. Je ne ressemble à aucune d’entre elles, et pourtant je ne pourrais pas être ce que je suis sans elles. J’ai, il faut être honnête, chopé quelques traits de caractère de ma grand-mère. Mais je me suis surtout façonnée par contradiction à elle. Il y a des choses que je lui dois, des choses qui font partie de ma meilleure part et qui sont l’exact contraire de ses traits les plus noirs et les plus insupportables.
Ça paraît paradoxal, mais je lui dis merci… Merci parce que si je me pose autant de questions depuis si longtemps c’est en grande partie à force de l’observer, elle.
Elle est dans le faire et dans l’avoir, l’être ne semble pas l’intéresser. Ce que sont les gens, leurs désirs, leurs raisons, n’a absolument aucune importance pour elle. Chez elle tout est préjugé. Les gens sont étiquetés selon ce qu’ils font ou selon leur apparence ou leur manière de vivre. Et pourtant, pourquoi est-ce que je vais encore la voir ? Pourquoi est-ce que je me frotte à elle sans m’y affronter ? Je ne suis pas dupe, je ne suis jamais d’accord avec elle, et je n’ai même pas envie de le lui dire. Je préfère la laisser soliloquer devant moi en lui donnant l’impression qu’elle n’est pas seule. Quand elle me demande quelque chose, je ne cherche même pas à la contrarier. Enfin, si, quand même, des fois j’essaie de faire passer une ou deux petites choses, mais elle n’entend pas, elle semble ne pas y être accessible. N’importe quelle autre personne se comportant comme elle me hérisserait le poil et me ferait sortir les griffes. Elle, non. Pourquoi ? Parce que c’est ma grand-mère ? Je ne crois pas. Parce qu’elle me fait de la peine ? C’est possible. Ou alors parce que mon optimisme débridé me laisse croire que je finirai bien par découvrir, un jour, l'être qui se cache en elle...?

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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /Avr /2008 08:35

Je me suis levée avant l’aurore avec une irrésistible envie d’en parler.
De ce texte de Stig Dagerman qui tourne dans ma tête depuis quelques temps. Il date de 1952, il s’appelle Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
Je l’ai découvert à travers la voix de Christian Olivier et la musique des Têtes Raides.
Cette interprétation est une pure merveille.
En fait, ce n’était pas en parler dont j’avais besoin, mais de le partager. Et il faut l’écouter, c’est sur l’album Banco.

"Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.
En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime. Qu’ai-je alors entre mes bras ? Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.
Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche ! Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : d’un côté par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon.
L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours. Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.
Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses !
Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier ! Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !
Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard ! Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !
Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. On dirait que j’ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d’être un homme libre, et c’est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m’apporter la liberté m’apporte l’esclavage et les pierres en guise de pain.
Les autres hommes ont d’autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.
Mais, venant d’une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s’approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l’heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ? Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout.
Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l’on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome. Ce n’est qu’en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l’éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l’éternité ? Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie.
Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie. Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.
Je peux même m’affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l’idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu’elle constitue en me dispensant d’accrocher ma vie à des points d’appui aussi précaires que le temps et la gloire. Par contre, il n’est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l’oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c’est que l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l’homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part.
Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même – mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant. Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre."

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Dimanche 23 mars 2008 7 23 /03 /Mars /2008 21:28

Besoin de faire un break d'avec la pensée conceptuelle... Besoin de rompre un moment avec l'écriture... Besoin d'un retour à des modes d'expression plus archaïques... Pour combien de temps ? Je l'ignore... Des évènements de ma vie ont fait que certaines portes se sont ouvertes, je dois voir ce qu'il y a derrière... Je continuerai à me balader sur les blogs, je répondrai aux éventuels commentaires... Mais je ne veux plus, pour un temps, analyser et écrire les pensées qui surgissent en moi. Il n'y aura donc pas de nouvel article dans les temps à venir, je vais m'éloigner un peu... Merci à tous de me lire et à la prochaine,
Morgane

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